Ce que je sais

Petit, j'avais des idées confuses. Par exemple, il m'arrivait de confondre l'euphorbe maritime et le pourpier du littoral. Je n'étais sûr de rien : cette mouche qui vole dehors n'est-elle pas la même que celle qui était dedans il y quelques instants ? Se pourrait-il qu'elle soit passée à travers la vitre ? Mes frontières étaient celles d'un État jeune au sortir de la grande guerre. Si ma main touche mon genou, est-ce ma main qui sent mon genou ou mon genou qui sent ma main ?




Aujourd'hui c'est tout à fait l'inverse. Je sais pour qui ne pas voter, par exemple. Dans le doute, je m'abstiendrais.
Je sais si je dois conclure par cordialement, bien cordialement, bien à vous, je vous prie d'agréer l'expression de mes salutations respectueuses ou encore Je pose ma tête sur le billot Madame et vous l'offre en holocauste. Je sais presque à coup sûr si les bises, chez nous, c'est trois ou quatre. Je ne confonds plus le Gyoza et le Momo. Le Diable Amoureux de Cazotte me plait plus que Le Diable Boiteux de Lesage et d'avantage le Cognac que le Whisky. Je suis un adulte fini. Que me reste-t-il à découvrir ?

Par contre, je ne sais plus si on se tutoie.

Pierre Michon. Sur Twitter.

Je ne m'en suis pas vraiment aperçu sur le moment, de l'énormité de la chose. J'ai cliqué sur le gros bouton bleu "suivre" et hop, comme j'aurais fait pour un collègue, un vague cousin, une chanteuse de R'n'B. Voila que je suis Pierre Michon sur Twitter.

Pierre Michon. Sur Twitter.

Et ce n'est pas tout.
Quignard, dans la foulée. Item que je te le follow, le Pascal.
Pourquoi pas liker Bergounioux tant qu'on y est ?

Pourquoi pas taper dans le dos de Gracq, pousser Michaux du coude, faire suivre à Beckett, penser à rappeler Pieyre de Mandiargues ?

On les croit cantonnés dans nos bibliothèques. Aussi muets que les Baudelaire, les Goethe ou les Plutarque. Bien à leur place, tout occupés de se tenir entre leurs éclairantes préfaces et leurs érudites notules, immobiles, biens conservés comme on dit une fois l'an d'un aïeul qu'on visite.

Et puis voila que nos écrivains se révèlent des gens comme moi, avec des comptes twitter, des adresse mail, des numéros de sécurité sociale peut-être. Allez savoir. Quel mauvais goût.




Il ne manquerait plus qu'on se croise dans une soirée, à l'anniversaire d'une ancienne collègue, (Salut (bise) Pascal. Enchanté), qu'on lui demande ce-qu'il-fait dans-la-vie.

Chuis au comité d'lecture de Gallimard, tuvoi. ...nan, c'est sympa, c'est sûr, mais c'que j'veux dire ...attends, j'vais m'chercher une bière...mais c'est vrai qu'en ce moment,il vaut mieux acheter dans la ptite couronne. ...moi, j'vois, j'ai un pote qui publie chez Fata Morgana, ben il a acheté à Aubervilliers, ben rien qu'en cinq ans, ça a pris au moins vingt mille balles de plus-value...

Les écrivains qu'on aime doivent rester les voix qui parlent dans leur livres. Tous ne sont pas forcément conscients de cette obligation de réserve.

On ne fera pas tant d'histoires pour tout un tas d'auteurs qu'on laissera bien volontiers écrire dans des magazines, parler à la télévision, exprimer des opinions, même, sur des problèmes de société, parce qu'ils n'ont pas de voix. Avec eux, on parlera de la crise, du prix du mètre carré, de la saison deux.On leur passera tout.


Avec Jacottet, je ne sais plus si on se tutoie.

Mais quand on s'appelle Pascal Quignard ou Pierre Michon, tout de même, on prend garde à ce qu'on dit. Si la langue française est notre langue à nous, la littérature française est la votre, messieurs. Dans cet idiome, on attend du sublime, de la fulgurance, des mots qui se détachent sur le silence, des phrases qui charrient le temps. Pas du Lol et du RT.



T'as été sur le tumblr de Guyotat ? Attends, j't'envoie le lien, tu vas te marrer.





Il y a quelques années, je refermais les Absences du Capitaine Cook  avec la certitude que, c'était ça, la littérature, bon Dieu.
Plus tard j'ouvrais le Monde des Livres, pensais "Tiens, ça s'est amélioré, depuis la dernière fois". Mais le type qui y exprimait des avis, ce type qui signe du même nom, n'est rien qu'un type.

Qu'on me comprenne bien : je ne jette aucunement la pierre au journalisme et à l'emploi des mots qu'un tel métier suppose. Moi-même j'adore rapporter des faits, je me laisse parfois aller à une analyse et, sous la douche, quand d'autres chantent, j'éditorialise. Certes on n'apprend pas à écrire pour faire des listes de courses, pas plus qu'on n'apprend à lire pour déchiffrer le programme du théâtre de la ville.  Mais il est tout de même secourable de pouvoir employer l'écriture à ça aussi. C'est un instrument de transmission bien imparfait, qui chante mieux qu'il n'énonce, et s'il est aujourd'hui un peu suranné, inférieur au tableau Excel, à la vidéosurveillance et à tant d'autres outils de notre temps, il a encore de beau jours devant lui pour mesurer, peser et diviser ce qui est.


Mais on ne me fera jamais croire que le sympathique auteur du blog l'Autofictif, le citoyen Chevillard, le père de famille Chevillard, ce bon vieil Eric, le mec pourvu d'opinions, de goûts, ce type, cet individu, mais si, tu sais, le mec qui se fout de la gueule d'Alexandre Jardin dans le journal, là, est le même qui parle dans les livres d'Eric Chevillard. C'est probablement un homonyme.


En voiture

- Est-ce que c'est un être vivant ?
- Oui.
- Il est réel ?
- Oui.
- Est-ce qu'il a quatre pattes ?
- Oui.
- Il a des poils ?
- Non.
- C'est un dragon ?
- Non. Il a des poils.
- Alors, c'est Pikachu.
- Non. Il est réel.
- Carapuce ?
- NON. C'EST PAS UN POKEMON.
- Je sais plus quoi poser comme question...
- Ben je sais pas moi, réfléchis ! T'as qu'à demander où il vit, ce qu'il mange...
- Ah, je sais. Est-ce qu'il a été ministre du ravitaillement dans le gouvernement provisoire de la République Française ?
- Oui
- C'est Paul Ramadier !
- Gagné ! 
- Ok. A moi de te faire deviner....Chuis prêt. Pose moi des questions.
- Est-ce que c'est Pikachu ?
- Oui.
- J'ai gagné !
- Je joue plus.

Instructions pour se distraire

A tout moment, le comique de la situation risque de vous échapper : maitrisez-le des deux mains en maintenant sa mâchoire bien ouverte. Ceci fait, pénétrez-vous de l'instant et ne bougez plus.

A tout moment, la solennité de l'instant risque de vous terrasser : ignorez-le en lui tournant le dos fermement et dignement, mettez-vous à quatre pattes, gémissez si ça peut vous aider, mais sans vous départir jamais de votre dignité.

A tout moment, l'insignifiance de l'instant peut vous frapper : baissez-vous ou déportez vous légèrement sur le côté. Grâce à ce vieux truc, quelqu'un d'autre prendra le coup.





A tout moment, l'ennui peut vous surprendre : seul dans une salle d'attente, bien sûr, mais aussi au travail, lors d'une réunion importante, en discutant un sujet de société, à table avec des cousins, face à un ami d'enfance croisé au hasard des soldes, seul avec un bon roman ou au cinéma. Il est impératif d'émerger de la couche d'ennui qui menace de vous engloutir, sortir au moins la tête, garder les voies respiratoires au-dessus des flots -Métaphore impropre : l'ennui est tantôt liquide comme une conversation,  tantôt gazeux comme l'air d'une pharmacie et parfois solide comme un roman.





Il faut distinguer l'ennui libre (vous pouvez à tout moment cesser de regarder ce film, quitter la pièce, raccrocher le téléphone) de l'ennui contraint (vous êtes supposés rester dans ce bureau, cette église, cette salle de réunion pour une durée déterminée et rien ni personne ne viendra vous sauver)

Face à l'ennui libre, la fuite ou l'abandon ont fait leurs preuves. Boire cul-sec une bouteille d'alcool fort, par exemple, permet en général de tuer le temps jusqu'à la prochaine obligation.

Échapper à l'ennui contraint demande plus d'invention, de ruse. Plusieurs solutions s'offrent à vous. Attention, la première qui se présente à l'esprit (dans mon cas,  l'automutilation)  n'est pas forcément la bonne. Y réfléchir à deux fois avant d'opter pour l'une ou l'autre des échappatoires à l'ennui peut s'avérer préférable. D'ailleurs, c'est en soi une distraction suffisante que d'énumérer mentalement des remèdes à l'ennui.

Agir de façon inattendue et observer les réactions d'autrui, les siennes propres, se regarder comme un autre imprévisible est en soi une assez bonne idée, mais suppose un certain courage pour en assumer les suites.



Le plus simple est encore de raconter n'importe quoi, ce qui vous passe par la tête. Si ce que vous dites est intéressant, vos propos vous égaieront. Si c'est insipide, ennuyeux, alors vous aurez au moins la satisfaction d'ennuyer autrui, au lieu que d'être ennuyé par lui.










Quelques espèces de requins-marteaux

 Requin-marteau planeur :



Sa tête est vraiment très grande. Même chez les requins-marteaux, ce ne sont, quand il passe, que regards en biais et rires étouffés. Non mais vous avez vu cette tête énorme ? A-t-on idée ? Imaginez un peu la taille de son oreiller !
Son nom savant (Eusphyra blochii)  commémore un naturaliste allemand (Marcus Bloch. Une grosse tête, lui aussi). Quelle chance d’avoir vécu une époque où il restait encore des requins-marteaux à baptiser. Les naturalistes de notre temps ne baptisent plus que des holothuries, dans le meilleur des cas.


Requin-marteau halicorne (ou à festons) : 


Alors lui, on n’est sûr de rien à son sujet : il serait gris pâle à brun, mais parfois jaune ou blanc cassé ; il serait présent dans les zones côtières, mais aussi dans les grands fonds ; certains sont sédentaires et d’autres migrent. Solitaire, on le voit parfois en bandes d’une centaine d’individus. Une chose est sûre, il bouffe du calmar. 
 

Requin-marteau  Ecope :

Il est tout petit, et pour tout dire, ne ressemble pas du tout à l’idée qu’on se fait d’un requin-marteau. C’est à se demander vraiment pourquoi on ne s’est pas contenté de l’appeler requin-écope. D’ailleurs les américains l’appellent requin-tête-de-bonnet ou requin-tête-de-pelle. N'importe quoi ces yankees. Pourquoi pas tête-de-poignée-de-tiroir-en-céramique ou requin-marteau-tête-de-boîtier-de-VHS ?


Requin-marteau  à petits yeux :  


Ouuh, qu’il est vicieux celui-là ! Un vrai petit enfoiré avec ses petits yeux pleins de vice ! Il traine dans les eaux boueuses où il fomente quelque mauvais coup, avec son teint d’un orange de mauvais aloi à force de bouffer des crevettes. Il a beau se dire menacé par l’homme, vulnérable même, je ne m’y fierais pas. Les crevettes sont de mon avis.

Requin-marteau   commun :



On l'appelle aussi requin-marteau lisse. Smooth. C'est une autre façon de le dire, oui. Il ne se distingue pas particulièrement des autres. Moins grand que le grand, moins planeur que le planeur, moins mystérieux que l'halicorne, ses yeux sont de taille normale. C'est le moule d'où sortent les autres. Dites "requin marteau" et fermez les yeux. celui que vous voyez, c'est lui.
Linné l'a baptisé Squalus Zygaena. -"Sphyrna Zygaena", corrigèrent des successeurs scrupuleux, associant pour toujours le requin-marteau du langage commun au Zygon grec : le joug, dont sa tête évoquerait la forme. C'est curieux comme ces poissons font penser à de l'outillage, fût-il agricole, alors qu'aucune perceuse ou visseuse ne m'évoque aucun animal.
Ces fastidieuses pédanteries deviennent amusantes quand on sait que le joug se dit "Yoke" en anglais, mot fréquemment confondu avec "Yolk" qui désigne la partie de l’œuf où se développe l'embryon, que le requin-marteau lisse, vivipare comme les autres, lâche par paquets de 20 à 50 dans l'océan, après les avoir gardés 11 mois dans une poche. 

 

Requin-marteau  à  ailes blanches :

Celui-ci semble prêt à tout pour se distinguer. Le nom déjà : à ailes blanches ! Songez un peu : des ailes, sur un requin.  Quelle inquiétante chimère. Pourquoi pas une trompe sur les pigeons ? Non, point d’ailes ici. Je vous rassure, il s’agit bien de nageoires. Faites l’expérience : lâchez ce prétentieux du haut d’un promontoire rocheux, d’un édifice élevé et constatez combien peu il vole et semble en revanche fait pour la nage pélagique. Son attirance pour le fond est manifeste.  Nous voilà rassurés, la seule chose à faire avec ce prétentieux est de laisser tomber.
On me signale par ailleurs que certains d’entre eux ne sont en fait que des requins-marteaux à petits yeux. Ça confirme ce que je pensais. 


Grand requin-marteau : 

 

Comme ceux qui fréquentent par goût les restaurants d’entreprise, le grand requin-marteau semble apprécier particulièrement la raie. Et comme eux,  il semble immunisé contre son venin, sa consistance gluante et sa fadeur.  Ce requin, le plus grand de sa famille, avec la tête la plus large et la plus aplatie -le requin-marteau le plus marteau, en somme- dont la nageoire dorsale est immense, signale sa présence à des lieues à la ronde -le requin-marteau le plus requin- dont la sensibilité aux courants électriques est si fine qu’il entend penser une langouste, ce splendide prédateur qui hante à la fois les grands fonds et le sommet de la pyramide alimentaire,  cet effroyable bouffeur de raies est en voie de disparition, car son aileron entre dans la composition d’une soupe, fort appréciée dans les restaurants d’entreprise. 
Une soupe. 
La population a diminué de 73% en 25 ans. Encore dix ans à ce rythme et les animaux ne seront plus disponibles qu'en trois modèles : chien, chat et pigeon.