L'odeur du papier

Je ne suis pas ami des odeurs.

Je les ignore le plus souvent, comme la plupart des gens. Dans les rues , les lotissements, dans les campagnes même entre les voies rapides, au pied des pylônes, des odeurs nous ne nous soucions pour ainsi dire pas. La nôtre, qui signalerait notre présence à une proie sous le vent, celle du gibier, d'un prédateur, des lilas même, si c'est avril.

Le gaz, le brûlé, un aliment oublié trop longtemps : quand les odeurs se manifestent , c'est le plus souvent l'indice d'une négligence, d'un danger, d'une intrusion quand ce n'est pas d'une tromperie comme avec l'odeur artificielle des boulangeries à laquelle plus personne ne fait attention du reste. S'il m'arrive de laver mes cheveux avec un shampooing parfumé, sentir dans mon alentour tout le jour l'odeur d'un fruit incongru, d'une fleur que rien ne justifie m'est une gène, une irritation. Je me sens comme une drôle de salade avec ce condiment.

C'est dire si je me contrefous de l'odeur de ce que je lis.

D'ailleurs c'est bien simple, comme presque tout ce qui a une odeur, les livres puent. Réellement. Pas d'un point de vue métaphorique. Ils puent aussi concrètement qu'un poète qui aurait mauvaise haleine. Comment en irait-il autrement avec ce qu'on met dedans ? La cellulose je ne dis pas, c'est la même chose que ce qu'on trouve dans les crottes de lapin, qui comme chacun sait ne puent pas. 
Mais l'encre ! Chaque livre écrit, c'est comme si un poulpe cherchait à se venger du monde entier.

Je sais de quoi je parle. D'abord parce que j'ai déjà lu plusieurs livres, mais surtout parce que je suis bibliothécaire. Mon métier me conduit à porter, chaque jour, plusieurs fois mon poids en papier.

Ils puent, dis-je, comme le sait qui a déjà mis le nez dans un vieux magasin de bibliothèque. Une telle odeur évoque la mort. On croit trier les armoires d'un parent défunt. Ils regorgent de bêtes sans nom : genre de lépismes ou de minicloportes dont aucun enfant ne voudrait même en peluche, qui ne se laissent pas caresser.

Ils pèsent. A chaque déménagement le souvenir de ces lectures inutiles m'écrase. Et quand, au cinquième étage, l'ami en sueur laisse échapper un roman et vous demande "c'est bien, ça ?", comment lui avouer qu'on n'en a aucun souvenir ?

Ils jaunissent. Pas comme un citron qui murit. Comme un œil ictérique.

Ah, et ils sont sales. On n'a pas idée. Bien se laver les mains.



Alors évidemment, quand d'honnête gens prennent la défense du livre en papier en arguant que ce serait dommage de perdre cette odeur de moisi, ces champignons, ces parasites, cette poussière, ce tassement des disques consécutif à leur manutention, je m'irrite. Pourquoi ne pas regretter tant qu'on y est le saturnisme des protes, l'odeur du parchemin, le cri de l'animal qu'on tue pour copier sur sa peau les versets du Deutéronome ? Pourquoi tant qu'on y est ne pas faire inscrire au patrimoine immatériel de l'humanité les reliures France-Loisir ?

Je sais bien qu'on ne peut pas faire sécher de fleurs dans un livre électronique. Mais j'ai bien peur que cela n'émeuve guère l'actionnaire d'Amazon ou d'Apple. Il va falloir trouver de meilleurs arguments, je le crains.


Par exemple, je veux bien qu'on m'explique, avec un beau graphique, combien, mettons pour cent livres lus, je donnerai de mon bel argent, à l'auteur, au libraire, à l'éditeur, au distributeur, au diffuseur, à l'imprimeur ? Et combien sera reversé à l'ouvrier chinois qui assemble la machine, au mineur africain qui extrait les minéraux qui entrent dans sa composition, combien à l'actionnaire ? Ça oui, je serais curieux.

Je veux bien qu'on me parle du coût énergétique d'un appareil de plus, qu'il faudra recharger, changer tous les trois ans. Feuilleter des brochures. Comparer les prix. Parler à des vendeurs. Avoir sur le modèle choisi des discussions qui vous font souhaiter une mort rapide. 

Je veux bien m'entendre expliquer que peut-être la possession peut avoir un avantage sur la simple licence d'utilisation. Je ne veux pas entendre des technoprêtres à la Jacques Attali faire la leçon à de bons bougres un peu débiles dont l'attachement pittoresque à ces vieux tas de cellulose évoque fortement le syndrome de Diogène et qui pleurnichent leur amour d'une donnée olfactive.

Je mets donc à disposition des amoureux de l'odeur qui le souhaitent les ébauches d'arguments qui précèdent et m'en vais rêver d'autodafés qui sentiraient la résine et le laurier.













Restons-en là


Ça ne s'est pas remarqué tout de suite. Pas de grand cataclysme. Pas de de destructions massives. Pas de Dies Irae. Rien de plus terrible pourtant, que ce jour où le progrès technique a pris fin.


Bien sûr, il y eut des signes avants-coureurs, mais comme d'habitude, c'est retrospectivement qu'on s'est avisé de leur signification. La baisse du nombre de brevets déposés devant les organismes compétents ? Une simple conséquence de la réforme des critères de sélection des dossiers. Le ralentissement de la croissance économique dans les pays en voie de développement ? Un dégât collatéral de la crise financière mondiale, de la crise de la Dette publique dans les pays d'Europe, de la politique monétaire de la Fed. La fermeture de l'Agence Européenne de l'innovation ? le manque d'ambition de dirigeants centrés sur des intérêts à court terme. 




C'est dans le domaine des jeux vidéo que le ralentissement du progrès s'est fait sentir en premier. La sortie de Call Of Duty XVII - Massive War Gear a déclenché des réactions très hostiles des fans de la série, qui ne voyaient pas l'utilité d'acheter un épisode où chaque animation contenait le même nombre de polygones que dans l'épisode précédent. On s'aperçut que c'était général. On n'arrivait plus à faire des jeux plus complexes que les précédents. On décréta une pause dans la loi de Moore et il ne fut plus nécéssaire d'acheter un PC dernier cri avec une carte graphique hors de prix pour jouer aux dernières nouveautés. Personne ne songea à s'en plaindre. Le photoréalisme attendrait. Le retrogaming était en vogue. Après tout le cinéma ne progressait plus guère d'un point de vue technique et tout allait bien. Le progrès ralentissait, mais on pouvait toujours inventer.

L'opinion commença à prendre conscience du problème avec la divulgation par Wikileaks d'un rapport de la NASA faisant état du manque de progrès des différents domaines de recherches. Certains stagnaient depuis des années, d'autres ralentissaient sérieusement. Un certain nombre avaient été abandonnés après que la démonstration avait été faite qu'ils ne présentaient aucune possibilité d'amélioration.Partout de manière inexplicable le progrès technique semblait sur le point de s'arrêter.

L'idée mit du temps à faire son chemin. Nous avions été éduqués avec l'idée d'un progrès infini de l'humanité. Nous avions été bercés par le récit de la vie des grands savants, comme nos ancêtres par celles des saints et des héros. Nous étions conscients de vivre dans une époque qui avait des défauts, mais nous savions aussi que tous ces défauts pouvaient, un jour ou l'autre, être corrigés par quelque géniale invention. Et la simple mention des époques n'ayant pas connu l'anesthésie avant les soins dentaires était un argument qui suffisait en général à clouer le bec aux nostalgiques de l'âge d'or, aux luddites les plus acharnés.



Nous connaissions le palmarès des différents pays dans l'histoire des sciences et des techniques : étaient grandes les civilisations qui avaient laissé des découvertes. Aux arabes l'algèbre, aux chinois le papier, la poudre. A nous le reste.  Nos historiens avaient percé à jour le rôle crucial du soc de charrue, de la roue, de la bousssole, de l'imprimerie, de la poudre, du gouvernail d'étambot, de l'assolement triennal, de la réfrigération, de la vaccination, des bombardements, de l'informatique. L'histoire avançait, et elle était le fait du peuple des savants, des inventeurs.

Il y avait belle lurette que Géo Trouvetout, l'aimable inventeur dont chaque découverte introduit une perturbation qui rentre dans l'ordre à la fin de l'épisode, laissant le monde inchangé, avait été remplacé par d'inquiétants prsonnages. Blouses blanches, chignon serré, accent allemand ou slave, beauté froide, rationnalité associée à un manque d'humanité à la limite de la schizophrénie, les savants étaient une puissance occulte sous les néons d'organismes siglés, mus par une logique folle, déversant sur le monde un flot sans fin de changements qu'on était tenus d'accepter. Parfois c'était le téléphone portable, parfois un après-shampooing. Tout le monde connaissait les inventions, mais un inventeur, personne n'en avait jamais vu. Le progrès technique était notre dieu caché,  Deus Ex Machina, moteur de l'Histoire, principe et horizon.

L'hypothèse de la fin du progrès technique commença à circuler. D'abord sur des sites internet de doux dingues, conspirationnistes et fans de SF, hippies technophiles de la sillicon valley et claque-sandales décroissants de l'Ariège. Puis elle fit l'objet d'une ou deux publications dans des revues scientifiques sérieuses. On disputa de savoir s'il fallait parler de fin au sens d'aboutissement ou d'interruption, de pause, momentannée ou définitive. Mais la plupart des scientifiques ne voyait encore dans cette hypothèse qu'une peur millénariste dénuée de tout fondement, et de fait il n'y avait aucun fondement si ce n'est ce constat, général, de l'absence de progrès supplémentaire. Il nous fallait un nouvel Edison, un nouveau Steve Jobs. Voilà tout.


Pendant quelques années, les partisans et les détracteurs de cette hypothèse s'affrontèrent, comme on s'était affronté autour de la Relativité Genérale, de la Théorie de l'Evolution ou du réchauffement climatique. Insensiblement, les partisans de la Fin du Progrès gagnaient du terrain, à mesure que le temps passsait, semblant leur donner raison. Mais ce qui fit définitivement pencher la balance en leur faveur, ce fut la démonstration du professeur Vikram  V. Apjumunthur, plus connue sous le nom de dernière découverte.  

Le contexte de cette découverte est aujourd'hui connu de chacun. Pour la petite histoire, rappelons que le Professeur Apjumunthur, brillant mathématicien américain traversait des moments difficiles, à l'issue d'une déception sentimentale. Sa femme l'avait quitté pour un ponte des Cultural Studies, il avait pris quatorze kilos et ne voyait presque plus personne. Ses travaux battaient de l'aile, son poste au sein de l'université était menacé. Personnalité tranchée, il prit la décision de réformer son existence, d'y mettre de l'ordre. Pour n'importe qui, une telle injonction se serait traduite par un régime, une pratique sportive et une inscription sur meetic. Pour le professeur Apjumunthur, le besoin de réforme dépassait son cas personnel : il s'agissait de mettre de l'ordre dans un monde dépourvu de sens. C'est à l'issue d'une séance d'hypnose qu'il perçut, en rêve, les premières formes de ce qui allait devenir le théorème d'Apjumunthur, plus connu aujourd'hui sous le nom de Théorème Terminal. Il ne s'agissait de rien moins que de la démonstration de l'insolvabilité des cinq problèmes de Hilbert encore non-résolus. Avec la dissipation de ces problèmes, le programme des mathématiques se trouvait quasiment achevé. Rien de ce qui était démontrable ne restait à démontrer. Circulez. Le choc fut énorme. Si les mathématiques pouvaient s'achever, alors les autres sciences ne tarderaient pas à s'engager dans la même impasse. Peu de temps après la publication de ses travaux, le professeur Apjumunthur se donna la mort sans laisser d'explication supplémentaire.



Il y a maintenant deux décennies que nous sommes entrés dans une ère sans progrès technique notable. Comme pendant des siècles, nos enfants vivent à peu près de la même façon que nous avons vécu. Ils observent des étoiles à jamais hors d'atteinte. Les récits d'anticipation sont désormais rangés au rayon Science Fantasy. Il est acquis que nous ne serons jamais en mesure de coloniser d'autres planètes, de téléporter autre chose que des états quantiques, de nous rendre invisibles, de produire un moteur à hydrogène rentable, de créer une intelligence artificielle comparable à la notre, de faire revivre des dinosaures. Quant aux voitures volantes et aux skateboards à antigravité, ils font toujours rêver, mais plus personne n'éspère en piloter.

Nous voilà donc face à une liste de problèmes que la science ne résoudra pas. Nous ne saurons pas comment rendre inoffensifs nos déchets nucléaires, nous ne maintiendrons pas artificiellement la température de la planète dans son état antérieur à l'industrialisation du monde, nous n'avons pas su sauver les ours blancs et une foule d'autres éspèces animales ou végétales moins charismatiques, nous n'empêcherons pas le soleil d'exploser d'ici quelques milliards d'années, nous ne lirons les pensées d'autrui qu'en ouvrant son journal intime, ne serons invisibles que dans la foule, n'empêcherons pas les tremblements de terre, les tornades, les raz-de-marée. L'univers est plus grand que nous, mais maintenant nous le savons.

Curieusement, les religions n'ont pas profité de ce changement autant qu'elles l'éspéraient. Bien sûr, au début on a vu fleurir les prêches éxultants de cette juste remise à sa place de la créature arrogante par son impénétrable créateur : l'homme avait cru pouvoir prendre la place de Dieu, il savait à présent que le monde lui resterait en partie insondable. Ces discours n'ont convaincu que ceux qui étaient déjà convaincus. On ne voyait pas l'utilité d'ajouter une borne à ce qui était déjà fini. Nous étions au dernier tour d'une partie de Sid Meier's Civilization. Il ne servait à rien de jouer un tour de plus. Tout le monde est allé se coucher.



Les illustrations de ce texte proviennent du blog du droit européen des brevets

Quarante façons de combattre ses pulsions suicidaires

  1. Boulimie/Anorexie
  2. Automutilation
  3. Visionnage intensif de séries télévisées, couplé à l'absorption massive de bière et de gaspacho
  4. Conduites à risques : usage de drogues dures, sports extrêmes
  5. Entreprendre la rédaction d'un mémoire/d'un journal intime/d'un chef d’œuvre/d'une liste de planches de salut
  6. Collectionner les timbres, les insectes (plus difficile : les cétacés), les magazines spécialisés
  7. Entre la bouche du pistolet et les pieds de la croix, choisir le pied de la croix
  8. scrapbooking, saut à l'élastique ou autres activités manuelles
  9. Résoudre en amateur un crime non élucidé
  10. Tailler sa planche de salut dans du chêne avec un couteau à beurre
  11. Entreprendre une action en justice contre une administration dans laquelle un paltoquet vous aura manqué de respect
  12. Modérer un forum
  13. Adhérer à une association
  14. Plein de dégoût pour le monde associatif, claquer la porte d'une association
  15. Attendre le dernier moment pour faire ses devoirs. Y penser.
  16. Émettre des opinions
  17. A supposer qu'on en ait un, prendre son travail au sérieux.
  18. changer une couche, moucher un nez, signer un bulletin scolaire.
  19. Les caries
  20. le sexe
  21. Changer de style. La moustache, par exemple.
  22. Écrire la biographie d'un sportif, d'un chef d'entreprise.
  23. Prendre le métro, descendre à une station au hasard, noter toutes les publicités visibles entre la sortie de la rame et l'air libre. Acheter l'intégralité des produits proposés, par exemple : des cours d'anglais des affaires, une mezzanine, une Volvo, un séjour à Disneyland, du surimi. (Bonus : mémoriser le poème affiché dans la rame)
  24. Étudier les courbes de niveau de cette vallée de larmes, son hydrométrie, sa pluviométrie, sa géodésie. Y tracer trois randonnées de difficulté croissante.
  25. Faire entendre sa voix
  26. Faire craquer ses phalanges
  27. Faire des provisions, les ranger. Enregistrer des émissions de télé, découper des articles de journal, classer tout ça très soigneusement.
  28. Acheter des classeurs.
  29. Devenir fan/Haïr quelqu'un
  30. Dans un kiosque à journaux, dresser l'inventaire de TOUS les magazines spécialisés (moto, pêche à la truite, archéologie amateur, bergers allemands, templiers, paranormal, corps d'élite de l'armée de terre, criminels en série, crochet, aspects astrologiques de la relation de couple, la règle du Jeu, L'Infini.) S'abonner.
  31. On invente sans cesse de nouveaux parfums aux chips.
  32. Tenter de récupérer nos biens prêtés à autrui et qui ne nous furent jamais rendus (Best of  Bob Marley, Visseuse sans fil, etc.)
  33. Tenter de retrouver ce sentiment d'un avenir infini et lumineux qui ne nous fût jamais rendu.
  34. Commenter le palmarès du festival de Cannes, les prix littéraires, la coupe du monde de foot
  35. Faire de cette épine dans le pied un fragment de sa vraie croix
  36. Se faire un shampooing, puis un après-shampooing, attendre le laps de temps adéquat pour que le cuir chevelu se salisse à nouveau, se refaire un shampooing, sauter l'étape après-shampooing, comparer, en tirer des conclusions sur notre civilisation, en faire part aux autres (pour cela : vaticiner sur le trottoir en roulant des yeux, écrire un blog, ou, si vous êtes déjà célèbre, écrire aux pages "débats" du Monde).
  37. Accepter des invitations. S'y rendre effectivement. Ne pas fuir les discussions visant à déterminer si, oui ou non, la troisième saison est meilleure que la deuxième. S'en contenter.
  38. Choisir une thèse avec laquelle on se sent confusément en désaccord. Ne perdre jamais une occasion de la réfuter. Ne pas trouver le sommeil tant que quelqu'un, quelque part, véhicule cette thèse.
  39. Choisir un auteur ayant exprimé de nombreuses thèses. Les réfuter toutes, sans exception.
  40.  Dans un bar louche à Berlin, répondre aux œillades insistantes d'une créature de rêve, lui payer quelques verres, la suivre à l'extérieur, se présenter, faire la connaissance, donc, de Militrissa Rasskopf, comprendre qu'elle travaille pour la CIA, accepter de garder pour elle les documents qu'elle a dérobé aux services secrets russes, entendre un bruit suspect, se sentir observé, courir, entendre des impacts de balle à côté de soi, se plaquer au mur, le souffle court, dans une ruelle sans issue, sentir sa dernière heure arrivée, prendre par ici, attraper la main de Miltrissa, se hisser sur une pile de cartons, passer par-dessus la palissade, être en sécurité pour quelques instants, savoir qu'ils finiront bien par nous retrouver, se séparer pour être moins facilement repérables, se donner rendez-vous à Cuba dans trois jours, d'ici là faire comme si rien ne s'était passé pour ne pas éveiller les soupçons, vivre sa vie normale en jetant parfois un coup d’œil par-dessus son épaule toutefois.

Sur la carte, par Anne Savelli


(région parisienne, 1977)




Il faudrait réussir à trouver les mots, réunir les termes techniques, en établir une liste comme on dispose côte à côte des instruments. Près de la mappe, nom qui toujours m'évoquait la mer, un lac, un étang, couche épaisse d'on ne sait quoi entre brume et algues stagnantes, près de la mappe, donc, du latin médiéval mappa, nappe, feuille de papier collée sur un support solide dit Larousse, étalée sur le plan de travail (en réalité une table ou peut-être une planche sur tréteaux, face à la fenêtre en tout cas dans la chambre près de la mienne), feuille portant le quadrillage cartographique et les points de canevas précise encore Larousse, sur laquelle on effectue un levé, près d'elle je cherche à me rappeler les outils pour mettre à jour le monde, moderniser la carte, routes, maisons, viaducs et jusqu'aux arbres je cherche ce qui relève du dessin, du tracé, de la photographie, ce qui, plat, fait relief et me voilà confuse à cliquer, chercher mieux.

Cartographie géodésie géomètre mission j'entendais ces mots-là et comme le nom mappe ils m'indiquaient ce qui dans le monde échappe, ce qui ne se saisit pas, est loin du quotidien mais, rendu fixe et abstrait peut se représenter, être accroché au mur. Carte du ciel, des fonds marins, de la lune : des trésors. Cartes politiques (pourquoi cet adjectif, pour une carte ? Politique = frontières en avais-je conclu), cartes des montagnes dont je n'aimais pas les couleurs ; cartes modifiées, corrigées d'après des photos aériennes qui, elles aussi, s'étalaient à l'horizontale et qu'il fallait observer au stéréoscope, loupes miroirs au-dessus desquelles se pencher, dans lesquelles plonger les yeux (brouillage, flou, impression de voir double et une vraie douleur : je retirais mon visage tout de suite) ; cartes routières à bornes de couleurs pour calculer les kilomètres ; cartes de randonnées ; cartes qui, lorsqu'on sait les plier d'une main, vous transforment en mutant expliquait Gotlib dans la Rubrique à brac glissée sous mon lit : toutes choses belles ou utiles qui, remises à neuf par elle du lundi au vendredi, de 8h à 17h, nous faisaient elle et moi manger et payaient le loyer, les fournitures scolaires, les vêtements et le reste.

Près de la mappe, donc, de petits encriers et des cartouches pour les remplir - elle m'en avait donné trois ou quatre et parmi elles une rouge que j'ai gardée dans ma trousse une quinzaine d'années sans jamais m'en servir ; des plumes, des plumiers, des grattoirs (ont-ils un autre nom ?) ; des gommes très spéciales dont une longue comme un crayon tenue dans une gangue de plastique (là, encore un cadeau et c'était se distinguer, à l'école) (je me disais : chaque parent, de son métier, rapporte quelque chose à l'enfant ; moi c'est de la papeterie) ; un chiffon pour essuyer la plume ; une lampe de dessinateur à bras articulé, qu'on peut tordre en tous sens mais mieux vaut ne pas essayer ; enfin, un transistor, France Inter aux commandes, Eve Ruggeri de neuf heures à dix heures feuilletonnant la vie de femmes célèbres, Greta Garbo, George Sand, Marilyn, Claude Villers à midi (et Desproges, et Rego) ; entre temps des conseils aux jeunes mères.

Yves Simon, les Merveilles de Juliette, Alain Souchon, J'ai dix ans passaient d'une porte à l'autre tandis que je jouais.

Géodésie mais que veut dire ce mot si ce n'est le désir de la géographie ou plutôt l'arpentage, des cascades d'eau claire dans les déserts d'Afrique dont les géomètres amis rapportaient des photos toujours en noir et blanc comme ils me rapportaient des poupées de chiffon conçues par les enfants pour gagner quelque chose, poupées à tissu âcre qui restaient, près des cartes et d'une rose des sables, d'une corne de gazelle, d'un chameau de cuir cousu, dans la chambre immobiles, auxquelles je ne touchais jamais. Simple rappel du monde, qu'il existe, qu'il diffère et que l'on peut s'y rendre, simple mais essentiel, simple et essentiel ai-je besoin de le dire.

Géodésie, qui vient du grec « diviser la terre », science qui mesure et représente la surface terrestre selon Friedrich Robert Helmert, géodésien illustre ayant su calculer la valeur absolue de la pesanteur, signifiait alors désir de découvrir des noms de villes, de hameaux, mers, monts en laissant glisser le doigt de l'un à l'autre sur la carte dépliée par terre ou dans l'index de l'atlas : en lisant sous l'empreinte. A genoux, à plat ventre lisser les pliures, malmener l'ordre alphabétique (chercher les villes en A, B, puis en Z, en R, etc) (et l'émerveillement d'y retrouver le minuscule village où nous passions l'été : il y avait donc tous les noms du monde dans l'atlas) ; géodésie désir de la géographie et non de la géométrie dont je n'avais que faire, m'intéressant aux crevasses, aux coupures, aux accidents – à quel âge est venue cette association : boucles bien serrées de la ligne figurant une route / mal au coeur pour rejoindre en voiture le village d'été situé en petite montagne ? (et pourtant quelque chose de la symétrie demeurait : ces cartes d'astronomie à ronds doubles, accolés, dans lesquels s'inscrivent les constellations) (car pour moi géométrie et symétrie s'associaient, dans la maladresse du compas, la figure ratée, l'énigme du rapporteur).

Géodésie le mot traversait la pièce, comme cartographie, toponymie, abrégés en topo, carto (topo carto mappe dansaient dans les conversations : c'est une fille de la carto) (topographie : technique de représentation sur un plan des formes du terrain, avec les détails des éléments naturels ou artificiels qu'il porte explique encore Larousse dont on m'avait offert à la même époque et suivant mon souhait un dictionnaire à couverture rouge. Je me réjouissais, une fois lassée des noms communs, après les pages roses, d'aller vérifier si les femmes dont parlait Eve Ruggieri y étaient ou non mentionnées) (une femme vivante, dans le dictionnaire, c'était vraiment la gloire).
(il y avait Brigitte Bardot)
(y avait-il Simone de Beauvoir ?)

Géodésie encriers cartes routières et de la lune était rassemblés dans l'image que je conservais des salles lumineuses de l'IGN (salles de carto à baies vitrées) où elle travaillait, avant de continuer à domicile - et devant cette fenêtre, donc, là tout près, dans la pièce d'à côté, faisant face à l'école et donnant sur du ciel.

Lire sur la carte c'était lire autre chose que la carte. C'était lire toute la carte à l'endroit à l'envers sans savoir comment elle se calcule, se quadrille, se norme. C'était lire dans les lignes et compter autrement.

*

Illustration : Ile de Tombelaine, fonds d'écran de l'Institut Géographique National
*

Pour ma première participation aux vases communicants, j'ai le plaisir d'échanger avec Anne Savelli. A vrai dire, c'est une habitude prise depuis longtemps déjà : nous échangeons à propos de ce qui nous tient et nous conduit : la mort, les raisons pour lesquelles les livres nous touchent, la vitesse des joggers, par exemple. 
Nous n'avons jamais parlé de cartographie, il me semble. Le mot Géodésie n'a jamais été prononcé entre nous. L'idée pourtant allait de soi. 
Mes cartes sont donc consultables sur son territoire.

L'ensemble des vases communicants est ici, grâce à Brigitte Celerier, grâce lui soit rendue.



La médiation culturelle en milieu favorisé




"Publics lettrés", "publics sédentaires", "publics francophones" ou parfois même "publics aisés", telles sont les expressions qu'on rencontre encore trop souvent dès lors qu'il est question de politique culturelle en direction des populations des beaux quartiers, expressions péjoratives charriant généralement une foule de navrants stéréotypes : il serait vain de prétendre apporter la culture à ces gens-là. Ils n'en voudraient pas vraiment, seraient incapable de saisir les beautés du répertoire de Slam contemporain, ne sauraient s'émouvoir devant une chorégraphie hip-hop,  stationneraient sans gêne leur grosse voiture sur une pièce de land art.

Les clichés ont la vie dure, hélas, et aujourd'hui encore on voit trop souvent les classes supérieures de la société comme un monde séparé du notre, nanti de sa propre culture et de ses rituels étranges et impénétrables. A ceux qui croient que j’exagère et que ces idées nauséabondes n'ont plus court, je propose l’expérience suivante : lors d'un dîner entre amis, à la pause-café avec les collègues, mieux, à une terrasse de café, lâchez négligemment "Je suis passé à Versailles hier, ce n'est pas si mal" ou encore "Ma nouvelle N+1 s'appelle Marie-Charlotte de Rohan, mais elle est très sympa". Je n'ai pas besoin de vous décrire les réactions consternées qui suivraient nécessairement, vous les imaginez aussi bien que moi. C'est pourquoi, sans cesse, il importe de répéter ces quelques vérités, qui peuvent sembler des truismes à certains d'entre nous, mais ne sont pas, loin de là, partagés par tous :

- Non, la chasse à Courre n'est pas une coutume barbare. c'est une partie importante de leur culture dont les racines sont très anciennes, et c'est vraiment une tradition riche et passionnante si on sait s'y intéresser et essayer de la comprendre.

- Non, toutes leurs filles ne sont pas vendues lors de mariages arrangés au jockey-club ou lors de rallyes. Même si il y a beaucoup à faire pour améliorer la condition des femmes dans ce milieu, ce n'est certainement pas en les stigmatisant qu'on obtiendra des résultats.

- Tous les grands bourgeois ne sont pas chrétiens et tous les chrétiens ne sont pas des fondamentalistes. Stop aux amalgames !

- Non, ils n'ont pas tous fait des études de commerce aux États-Unis d'Amérique, et ne sont pas l'avant-garde du capitalisme. Ils sont pour la propriété et ont une éthique du travail, ce qui est très différent. Il y en a même des qui se sont parfaitement intégrés et sont élus socialistes.

- Non, les foulards Hermès ne sont pas l'expression rétrograde d'un communautarisme clanique, et non ils ne reconnaissent pas leur clan d'origine aux motifs du foulard, à la couleur du serre-tête. Et les femmes qui portent ces serre-têtes ont choisi d'arborer ce signe en accord avec leurs convictions.

- Non, ils ne sont pas tous homophobes. Cela dit il vaut mieux éviter des les provoquer en affichant son homosexualité devant eux, c'est bien compréhensible.

Cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant.

 Mais le plus triste dans tout ceci n'est pas d'entendre encore ces tristes refrains dans des milieux qu'on croyait éclairés, mais bien plutôt que la longévité de ces idées fausses masque surtout l'absence totale d'ambition dans la médiation culturelle envers les classes supérieures. Aujourd'hui, pas une formation diplômante ne prépare au travail auprès de ce public, pas un IUT ne propose un courts de sociologie de la grande bourgeoisie, pas un mémoire d'administrateur territorial n'aborde le sujet, même de loin. Alors qu'on a vu fleurir les travaux sur les étrangers, les pauvres, les immigrés et les ouvriers, rien sur les possédants que leur opulence, si j'ose dire, dépossède. Alors quoi ? Leur  culture serait trop différente ? Les politiques culturelles cool et citoyennes, participatives et métissées, ce ne serait pas pour eux ? Cette inappétence supposée n'est que le reflet déformé de notre peur de l'autre dans le miroir de nos préjugés.  C'est pourquoi je souhaite aujourd'hui poser les bases d'un véritable travail de reconquête de ce public pour nos institutions culturelles.

Je me propose de procéder en trois étapes. Dans un premier temps nous tenterons de définir le public : combien sont-ils ? Quelles sont les principales zones de peuplement ? pourquoi s'entassent-ils dans certaines zones comme la banlieue ouest de Paris, par exemple ? Dans ce même chapitre suivra une rapide typologie de leurs habitudes culturelles. Vous serez sans doute surpris de la richesse et de la variété des pratiques qu'on rencontre : on est loin du cliché du bourgeois en veste matelassée qui va a l'opéra avec sa femme en tailleur.

Viendra ensuite une partie consacrée à l'étude des freins à la médiation culturelle dans ce fragment de la population. Bien sûr on évoquera, comme je l'ai di,t l'absence d'une politique ambitieuse dans ce domaine. Mais ne nous voilons pas la face, il faudra aussi prendre en compte les points de friction entre leur culture et la notre : prégnance d'un catholicisme largement incompatible avec notre société tolérante et cool et qui explique en partie leur incompréhension devant notre hédonisme décomplexé. Il faudra aussi évoquer les formes de survivance chez eux d'une mentalité primitive de type aristocratique qui explique en partie leur absence de la scène hip-hop comme des principaux festivals de jazz manouche et leur compréhension très partielle du Ska-Punk-festif. Enfin, leur atavisme de propriétaire terrien explique sans doute en partie leur méconnaissance des jardins partagés et autres formes de convivialités citoyennes. En d'autres termes, ils ne cherchent pas à se réapproprier l'espace public, l'espace privé dont ils disposent leur suffit.

Enfin, nous poserons les bases de ce que pourrait être une politique d'accompagnement de ces publics vers la culture telle qu'on l'entend aujourd'hui : partenariats avec des établissements scolaires privés, battles de danse organisées dans des lieux fréquentés par les jeunes tels que les sorties d'églises. Pour conclure nous développerons en profondeur un projet de médiation innovant qui nous semble aller dans le bon sens à travers l'exemple de cette friche culturelle de l'est parisien qui n'a pas hésité à affréter un bus qui se déplace dans les 8e et 16e arrondissements de Paris pour repérer ceux qu'il faut bien appeler les bourgeois et les inviter à des ateliers d'écriture animés par Maître Gims de Sexion d'assaut. Ça pouvait sembler un pari un peu fou mais je peux vous garantir qu'à l'arrivée, quand on voit la lumière dans l’œil de ces gosses, on sait pourquoi on fait ce métier.