Sus à la bête et courons la traquer

C'était la ligne 2 et c'était dans le métro. Il était dix-neuf heures trente, en janvier.
Il y avait des gens et moi. Beaucoup plus de gens que de moi.
Il y avait des salariés surtout, des retraités et des chômeurs, des étudiants. D'autres étaient là pour l'argent. Des blousons, des doudounes, des bonnets. Une fine couche de boue sur le sol.
Et au milieu une femme avec une ramure de cerf.
(Dans les bras, pas sur la tête.)

une ramure de cerf.
Dans le métro.
Sur la 2, oui.

J'ai pensé, je m'en souviens très bien, je veux une ramure de cerf.
J'ai pensé avoir une ramure de cerf est la chose la plus désirable.
Si je ne peux avoir ma propre ramure de cerf, alors, je veux être cette femme, j'ai pensé.


Depuis j'ai une histoire à raconter. Ça ne vaut pas une vraie ramure de cerf, mais ça console un peu.




Conte Philosophique (première partie)

Il y avait trois philosophes dans le royaume de France.

Le deuxième était mélancolique.
Le troisième était subversif.
Et le premier, me direz-vous ? Le premier était premier en tout, c'était un premier de la classe.

Le philosophe mélancolique fonctionnait par déploration : il regrettait que des choses nouvelles  remplacent les anciennes, et voyait dans ces changements une perte irrémédiable qu'il s'agissait de déplorer uniformément.  Il déplorait ainsi la perte du respect de l'autorité, de la cellule familiale, des interdits sexuels, du rite en latin, de la syphilis et de la conscription.

Principal adversaire du précédent, le philosophe Subversif était un tenant de l'exaltation. Le monde tel qu'il va l'enchantait littéralement, avec ses mouvements et ses dynamiques, son devenir-autre. Le philosophe subversif s'attachait à décrire philosophiquement tous les objets qui faisaient leur apparition dans ce monde, et les usages qu'en créaient les usagers libres, témoignant par là de leur liberté et de leur affranchissement des normes. Il s'élevait parfois violemment contre ceux qui remettaient en cause son enthousiasme pour le temps où il vivait, et c'est pourquoi on l'appelait subversif. Grâce à lui, des objets comme le body-building, les jeux vidéos, la  cigarette électronique, les godemichés ou les drones de combat revêtaient une dignité philosophique.

Arbitre des précédents, le premier de la classe n'avait aucune imagination. Toutefois, comme il avait beaucoup travaillé et appris au moins une douzaine de grandes théories philosophiques, ils disposait d'outils pour penser le monde. Concrètement, cela signifiait que, confronté à une question, une aporie, une difficulté, une controverse (par exemple de celles qui surgissaient entre le philosophe subversif et le mélancolique), il avait le pouvoir de la reformuler dans des termes déjà traités par un philosophe du canon. Tout, en définitive, pouvait se réduire à un couple du type Platon/Aristote ou structure/conjoncture, ou encore Être/Étant. Tout devenait simple, il n'y avait plus qu'à choisir son camp. On s'y retrouvait.  C'était là le but de toute philosophie, et pouvait s'expliquer sans peine dans des magazines consacrés au salaire des cadres.

Or il advint qu'un jour le président du département de philosophie d'une université, disons, japonaise décida d'organiser un colloque intitulé "actualité de la pensée française". Nos trois philosophes comptaient évidement au nombre des invités d'honneur.

Le philosophe mélancolique consentit à faire le déplacement, parce que disait-il "Changer de lieu, dans notre temps, c'est faire l’expérience de la disparition du monde." et qu'à ce titre, la plainte de l'homme dans un monde désenchanté se pouvait entendre dans toutes les langues, par tout homme et en tout lieu. Il téléphona donc au secrétariat de son éditeur, et poussa une longue plainte afin que ce dernier lui rembourse tous les frais possibles et s'engage à publier le carnet de voyage que le philosophe mélancolique ne manquerait pas de remplir de ses pensées amères. Le stagiaire qui prit l'appel crut tout d'abord à un dysfonctionnement du téléphone, illustrant au passage le dernier ouvrage du mélancolique : Bruit blanc. Incommunicabilité et modernité.

Le philosophe subversif, ravi de ce voyage, désirait toutefois se documenter un peu sur sa destination. Délaissant les guides, atlas et autres traités historiques, qu'il jugeait appartenir à une approche du Japon trop anthropocentriste  (après tout, Mercator n'était-il pas européen ?),  il s'en tint à une approche déterritorialisée de l'archipel en relisant une thèse d'un de ses anciens étudiants japonais sur Roland Barthes. Cela avait le mérite de brouiller les lignes et les repères et de tendre vers un Japon moins orthodoxe et par là même plus subversif. Pense à me rapporter un petit quelque chose. Ils font de très beaux tissus imprimés, dit sa femme, dont l'approche échappait à tout académisme.

Ne voulant pas faire le voyage tout seul, le premier de la classe appela les deux autres. Et toi, tu y vas, à ce truc au Japon, là ? Ah, oui...je comprends, c'est toute la dialectique de l'ici et de l'ailleurs. Le Hier  et le Dort...et tu pars quand ?
Dis-moi, je viens de parler à notre ami, et il va aussi au Japon le mois prochain. Et toi ? Ah, oui...la pensée du dehors ! Moi, j'ai le siège 22 dans la rangée Q. Retrouvons-nous, ce sera plus amusant ...


à suivre....










Visages de la Neuf

J'ai vu plus de visages dans les années où j'ai, deux fois le jour, pris le métro que durant le reste de ma vie.
J'y ai vu plus de visages que dans tous les musées d'Amsterdam et Florence.
Plus de visages peut-être qu'un photographe scolaire en trente ans de carrières.

Je ne pourrai pas dire que j'ai apprécié chacun d'eux, mais j'ai essayé. J'ai vécu avec le profil de chaque femme au nez droit  une vie commune de quelques secondes, mais toujours elle descendait de la rame, ou laissait  s'interposer un abdomen vulgaire, un thorax m'as-tu-vu, une tête de rhombe inexistante et opaque.

Parfois les visages se présentaient en mer de crânes, et j'étais alors un îlot. Amer, je surnageais, point de mire. Et tous les regards curieux semblaient se tourner vers moi, comme si j'étais d'un autre règne ou d'un autre élément. Certains des visages de cette mer étaient si nettement pétrifiés, que les mouettes s'y posaient, tête à guano, blanchies baignées et prolongées sans doute sous la surface de leurs manteaux en barbes ondulantes de fucus.

Visages du métro qui êtes plus émouvants que ceux du Caravage, plus émouvants que des seins, plus variés que les mouvements de l'océan (devant lesquels pourtant on se dit parfois de ces phrases qui, articulées à voix haute, ont l'air vraiment trop solennelles pour n'être pas un peu couillonnes), visages du métro, de la ligne neuf avant mairie de Montreuil,  vus parfois d’étonnamment près, comment ne pas rouler de ces pensées, couillonnes et solennelles, en vivant près de vous ces instants que le travail  nous vole ? Vous êtes plus implacables que la finance, plus changeants que la bourse, plus réels que la météo, plus hiéroglyphiques que des mots croisés, plus volatils et appétissants que des potins, plus tragiques que des faits divers. Vous êtes ma collection de timbres, mon encyclopédie illustrée, mes images Panini. Je vous aurai tous.

Je suis d'un naturel contemplatif, limite imbécile. Je ne l'ai jamais dit à personne, mais je prends un plaisir véritable à la contemplation d'un embouteillage, par exemple. Quand,depuis bientôt trois heure nous regardons en silence la mer, je suis celui qui dit "Hé ! Regarde un peu cette vague!". Et bien pourtant, regarder les affiches du métro m'ennuie plus vite que je ne saurais le dire. Chacune me distrait moins longtemps que le temps consacré à sa lecture. Je m'ennuie avant d'avoir compris la blague. J'en conçois même une sourde irritation avant même d'avoir déchiffré un mot, identifié une forme "quelle est encore cette ineptie ? Qu'ont-ils mis sur ce mur ? Qu'est-ce que ce'est encore que cette merde ?".

Alors qu'aucun visage n'est vulgaire.

le chelou de la neuf, avec lequel je fais des bastons de regards.


l 'ascension à Roquefixade (une soirée diapos)


Ils s’appelaient parfaits, refusaient l'idée du pêché originel et bâtirent quelques forteresses qu'on peut encore visiter. Parmi celles-ci, Roquefixade (en prononçant les quatre syllabes, pittoresque et majesté s'entendent.) que nous visitâmes le sept septembre. Après quoi ils préférèrent mourir en masse pour faire oublier leur infériorité militaire patente.




Vue d'en bas, c'est un roc abrupt très impressionnant. Vraiment abrupt.



Parvenu au sommet, sous la gloire qui déchire l'horizon, des fourmis en vol nuptial s’affairent à leurs préoccupations éternelles.




Où est passé septembre ?



  • A un moment des kabbalistes déguisés en ouvriers noirs ont inscrit le nom de Dieu sous ma fenêtre.
  • A un autre moment, je lisais pour la troisième fois le catalogue des ouvrages remarquables de la rentrée littéraire, établi par quelqu'un qu'on paye, lui, pour les lire.
  • A un autre moment plein d'espoir, j'appuyais sur F5. Mais non.
  • Le Samedi 22, au bord d'un étang, je me suis encore découvert un cousin, qui, comme le font les cousins, a proposé qu'on se revoie. A sa manière de cousin, il a émis l'idée que "ce serait sympa", avant d'ajouter "Par exemple, à la Saint-Hubert ? Vous faites quoi à la Saint-Hubert ?", se distinguant par là de tous les autres cousins avec lesquels j'ai pu m'entretenir au bord de cet étang.
  • "Papa,c'est froid" ai-je entendu le 23 en ouvrant les yeux, alors que je me réveillais dans l'urine de mon fils.
  • Si on s'interroge sur le moment où j'errais avec un grand morceau de carton-plume noir sous le bras, qu'on sache que j'avais prévu d'écrire sur le blog en rentrant de la papeterie, mais que j'avais oublié mes clefs, et donc errais.
  • A 5h30 du matin, le 19, j'avais une paix royale.
  • Au cinéma, vers les deux tiers du film, j'ai pensé que c'était toujours exactement la même histoire, putain, à chaque fois, dans tous les films. merde.
  • A Foix, dans une salle à manger d'un vert indescriptible, ma première truite aux amandes en vrai. (jusqu'alors je n'en avais qu'une connaissance livresque)
  • Le 1er octobre je me suis avisé qu'il était trop tard pour avoir publié un texte en septembre sur le blog.